
Portrait
Coup de foudre

Du camp de réfugiés en Jordanie au Nobel de Chimie — cet enfant sans eau courante a inventé la machine qui en fabrique depuis l’air du désert.
Science•Innovation•Inspiration
Il y a des destins qui ressemblent à des romans. Omar Yaghi est l’un d’eux. Né dans une maison sans robinet, il a passé sa vie à rêver d’eau. Et finalement, il a trouvé comment en faire sortir de l’air lui-même.
L’enfance sans eau courante
1965. Amman, Jordanie. Dans une petite pièce partagée avec ses neuf frères et sœurs — et parfois le bétail de la famille —, un garçon grandit. Son père n’a fait que six années d’école. Sa mère est analphabète. Il n’y a ni électricité, ni eau au robinet dans la maison. Chaque goutte se mérite, s’attend, se partage.
Ce garçon, c’est Omar Yaghi. Fils de réfugiés palestiniens ayant fui la guerre de 1948, il confiera des décennies plus tard à la Fondation Nobel : « Il fallait réfléchir à chaque goutte d’eau, car elle était vraiment précieuse. » Une phrase qui, sans le savoir encore, allait dessiner toute une vie.
J’en suis tombé amoureux avant même de savoir qu’il s’agissait de molécules.Omar Yaghi, en découvrant les structures moléculaires à l’âge de 10 ans
À dix ans, il se glisse dans la bibliothèque de son école — normalement fermée à clé — et attrape un livre au hasard sur une étagère. Il l’ouvre. Des images incompréhensibles, mais fascinantes, s’offrent à lui. Des structures. Des géométries. Des molécules, sans qu’il sache encore ce mot. Le déclic est là, silencieux et fulgurant.
Le voyage vers l’Amérique
À 15 ans, poussé par un père sévère mais visionnaire, Omar Yaghi débarque aux États-Unis. Pas dans une grande université, pas dans un labo rutilant : dans un collège communautaire du nord de l’État de New York, où il finance ses études en emballant des courses au supermarché et en lavant des sols.
1965 Naissance à Amman, Jordanie, dans une famille de réfugiés palestiniens
1980 Départ pour les États-Unis à 15 ans. Études dans un community college, petits boulots pour survivre
1990 Doctorat en chimie à l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaign. Post-doc à Harvard
1999–2006 Professeur à l’Université du Michigan. Premiers travaux sur les MOFs
2012 Rejoint l’Université de Californie à Berkeley. Fonde le Berkeley Global Science Institute
2021 Premier Prix VinFuture — « Scientifiques recherchant de nouveaux domaines »
Octobre 2025 Prix Nobel de Chimie, avec Susumu Kitagawa et Richard Robson, pour le développement des MOFs

De l’Illinois à Harvard en post-doc, de l’Université du Michigan à Berkeley — où il enseigne depuis 2012 —, Yaghi grimpe les échelons avec une obstination discrète. Il devient l’un des chimistes les plus cités au monde entre 2000 et 2010. Plus de 300 publications, plus de 250 000 citations. Pas mal pour le gamin qui faisait la queue devant les camions-citernes.
Le Nobel qui couronne tout
Le 8 octobre 2025, le comité Nobel frappe fort. Yaghi, aux côtés du Japonais Susumu Kitagawa et du Britannique Richard Robson, reçoit le Prix Nobel de Chimie pour le développement d’une forme entièrement nouvelle d’architecture moléculaire : les réseaux métallo-organiques, ou MOFs.
Ces structures cristallines ultra-poreuses, conçues à l’échelle atomique, combinent des ions métalliques et des molécules organiques pour former des architectures aux propriétés inédites : capturer le CO₂, stocker des gaz, filtrer des polluants… Mais pour Yaghi, le Graal reste l’eau.
La science est la plus grande force au service de l’égalité des chances. Les gens intelligents sont partout dans le monde.Omar Yaghi, à la Fondation Nobel, octobre 2025
La machine qui boit le ciel
Et c’est là que l’histoire devient vraiment dingue. Yaghi, le fils du camp de réfugiés jordanien, a fondé une société — Atoco — et développé une machine capable d’extraire jusqu’à 1 000 litres d’eau potable par jour directement depuis l’air ambiant. Même dans des déserts où l’humidité descend sous 20 %. Sans électricité du réseau. Sans infrastructure lourde. Juste avec le soleil.
Comment ça marche — la science en clair
Les MOFs : éponges à molécules
Quelques grammes déploient une surface interne équivalente à un terrain de football. Ils captent la vapeur d’eau invisible dans l’air.
Absorption nocturne
Même la nuit, quand les températures chutent, les MOFs continuent d’absorber la vapeur d’eau atmosphérique.
Libération solaire
Quelques rayons de soleil suffisent pour libérer l’humidité retenue, qui se condense en eau liquide prête à boire.
Hors réseau électrique
Contrairement aux générateurs classiques très énergivores, cette technologie fonctionne en toute autonomie.
Le coût de production se situe entre 0,10 et 0,12 € le litre — soit environ trois fois moins cher que l’eau en bouteille. Et l’atmosphère terrestre, rappelle Yaghi, contient jusqu’à six fois plus d’eau que l’ensemble des rivières et ruisseaux de la planète. Le réservoir est là, au-dessus de nos têtes. Il fallait juste savoir l’ouvrir.
1 000 L d’eau potable par jour par machine
20 % d’humidité minimum requis — même en désert aride
0,11 € coût moyen au litre produit
Les applications sont vertigineuses : îles après un ouragan, camps de réfugiés (l’ironie de l’histoire n’a pas échappé aux observateurs), villages sans infrastructure, zones arides en crise climatique. Partout où l’eau manque et où le ciel, lui, ne manque jamais d’humidité.
Omar Yaghi n’a pas inventé une machine. Il a écrit la suite de sa propre histoire. Celle d’un enfant qui attendait les camions-citernes dans la poussière et qui, soixante ans plus tard, a appris à boire le ciel. C’est ça, la science. C’est ça, la foudre brûlante d’un talent qui ne lâche rien.
Nobel 2025 Chimie
« La science est la plus grande force au service de l’égalité des chances. Les gens intelligents sont partout dans le monde»
Omar Yaghi

Omar Yaghi, the man who drinks the sky

From a refugee camp in Jordan to the Nobel Prize in Chemistry — this child without running water invented the machine that now produces it from desert air.
Science
• Innovation
• Inspiration
There are lives that read like novels. Omar Yaghi’s is one of them. Born in a home without a tap, he spent his childhood dreaming of water. And eventually, he figured out how to extract it directly from the air itself.
A childhood without running water
- Amman, Jordan. In a small room shared with his nine brothers and sisters — and sometimes the family livestock — a boy grows up. His father had only six years of schooling. His mother is illiterate. There is no electricity, no running water at home. Every drop must be earned, waited for, shared.
That boy is Omar Yaghi. The son of Palestinian refugees who fled the 1948 war, he would later tell the Nobel Foundation: “We had to think about every drop of water, because it was truly precious.” A sentence that, unknowingly, shaped his entire life.
“I fell in love before I even knew they were molecules.”
— Omar Yaghi, discovering molecular structures at age 10
At ten years old, he sneaks into his school library — normally locked — and randomly picks a book from the shelf. He opens it. Unintelligible yet fascinating images appear: structures, geometries, molecules, though he does not yet know the word. The spark is immediate, silent, and powerful.
The journey to America

At 15, pushed by a strict but visionary father, Omar Yaghi arrives in the United States. Not at a prestigious university, but at a community college in upstate New York, where he pays for his studies by bagging groceries and cleaning floors.
1965 Born in Amman, Jordan, into a Palestinian refugee family
1980 Moves to the United States at 15. Studies at a community college, works survival jobs
1990 PhD in Chemistry at the University of Illinois Urbana-Champaign. Postdoc at Harvard
1999–2006 Professor at the University of Michigan. Early work on MOFs
2012 Joins the University of California, Berkeley. Founds the Berkeley Global Science Institute
2021 First VinFuture Prize — “Scientists exploring new frontiers”
October 2025 Nobel Prize in Chemistry, shared with Susumu Kitagawa and Richard Robson, for the development of MOFs
From Illinois to Harvard for his postdoc, then the University of Michigan and Berkeley — where he has taught since 2012 — Yaghi climbs the academic ladder with quiet determination. He becomes one of the most cited chemists in the world between 2000 and 2010. Over 300 publications, more than 250,000 citations. Not bad for a boy who once queued for water tankers in the dust.
The Nobel that crowns everything
On October 8, 2025, the Nobel Committee makes a major announcement. Yaghi, alongside Japanese scientist Susumu Kitagawa and British chemist Richard Robson, receives the Nobel Prize in Chemistry for the development of a completely new form of molecular architecture: Metal-Organic Frameworks, or MOFs.
These ultra-porous crystalline structures, designed at the atomic scale, combine metal ions and organic molecules into architectures with extraordinary properties: capturing CO₂, storing gases, filtering pollutants… But for Yaghi, the ultimate goal remains water.
“Science is the greatest force in the service of equal opportunity. Intelligent people are everywhere in the world.”
— Omar Yaghi, Nobel Foundation, October 2025
The machine that drinks the sky
And this is where the story becomes almost unbelievable. Yaghi, the refugee camp child from Jordan, founded a company — Atoco — and developed a machine capable of extracting up to 1,000 liters of potable water per day directly from ambient air. Even in deserts where humidity drops below 20%. No grid electricity. No heavy infrastructure. Just sunlight.
How it works — science made simple
MOFs: molecular sponges
A few grams can unfold a surface area equivalent to a football field. They capture invisible water vapor in the air.
Night-time absorption
Even at night, when temperatures drop, MOFs continue absorbing atmospheric moisture.
Solar release
A few rays of sunlight are enough to release the trapped moisture, which condenses into liquid water ready to drink.
Off-grid operation
Unlike traditional energy-intensive systems, this technology works autonomously.
Production costs range between €0.10 and €0.12 per liter — roughly three times cheaper than bottled water. And the Earth’s atmosphere, Yaghi reminds us, contains up to six times more water than all the rivers and streams on the planet combined. The reservoir is already there, above our heads. It just needed to be unlocked.
Key figures
1,000 L
of drinking water per day per machine
20%
minimum humidity required — even in arid deserts
€0.11
average production cost per liter
Applications
The implications are enormous: islands after hurricanes, refugee camps (the irony of history has not gone unnoticed), remote villages without infrastructure, arid regions hit by climate crisis. Everywhere water is scarce — but the sky is not.
Omar Yaghi did not invent a machine. He wrote the continuation of his own story. A child who once waited for water tankers in the dust, and who, sixty years later, learned how to drink the sky.
That is science. That is the burning lightning of a talent that never gives up.
«Science is the greatest force in the service of equal opportunity. Intelligent people are everywhere in the world. »
Omar Yaghi

Omar Yaghi, el hombre que bebe el cielo
Del campo de refugiados en Jordania al Premio Nobel de Química

Este niño sin agua corriente inventó la máquina que ahora la produce a partir del aire del desierto.
Ciencia
• Innovación
• Inspiración
Hay vidas que parecen novelas. La de Omar Yaghi es una de ellas. Nacido en una casa sin grifo, pasó su infancia soñando con el agua. Y finalmente, descubrió cómo extraerla directamente del aire.
Una infancia sin agua corriente
- Amán, Jordania. En una pequeña habitación compartida con sus nueve hermanos y hermanas —y a veces con el ganado de la familia— crece un niño. Su padre solo estudió seis años. Su madre es analfabeta. No hay electricidad ni agua corriente en casa. Cada gota debe ganarse, esperarse y compartirse.
Ese niño es Omar Yaghi. Hijo de refugiados palestinos que huyeron de la guerra de 1948, años más tarde diría a la Fundación Nobel: “Tenías que pensar en cada gota de agua, porque era realmente valiosa.” Una frase que, sin saberlo entonces, marcaría toda su vida.
“Me enamoré antes incluso de saber que eran moléculas.”
— Omar Yaghi, al descubrir las estructuras moleculares a los 10 años
A los diez años, se cuela en la biblioteca de su escuela —normalmente cerrada con llave— y toma un libro al azar de una estantería. Lo abre. Aparecen imágenes incomprensibles pero fascinantes: estructuras, geometrías, moléculas, aunque aún no conoce esa palabra. La chispa es inmediata, silenciosa y poderosa.
El viaje hacia América
A los 15 años, impulsado por un padre estricto pero visionario, Omar Yaghi llega a Estados Unidos. No a una universidad prestigiosa, sino a un community college en el norte del estado de Nueva York, donde paga sus estudios trabajando en un supermercado y limpiando suelos.
1965 : Nace en Amán, Jordania, en una familia de refugiados palestinos
1980 : Llega a Estados Unidos con 15 años. Estudia en un community college y realiza trabajos para sobrevivir
1990 : Doctorado en Química en la Universidad de Illinois Urbana-Champaign. Postdoctorado en Harvard
1999: 2006 : Profesor en la Universidad de Michigan. Primeros trabajos sobre los MOFs
2012 : Se une a la Universidad de California, Berkeley. Funda el Berkeley Global Science Institute
2021 : Primer Premio VinFuture — “Científicos que exploran nuevos horizontes”
Octubre de 2025 : Premio Nobel de Química, junto a Susumu Kitagawa y Richard Robson, por el desarrollo de los MOFs
Desde Illinois hasta Harvard en su posdoctorado, luego la Universidad de Michigan y Berkeley —donde enseña desde 2012—, Yaghi asciende en la academia con una determinación silenciosa. Se convierte en uno de los químicos más citados del mundo entre 2000 y 2010. Más de 300 publicaciones, más de 250.000 citas. Nada mal para el niño que hacía cola para los camiones cisterna.
El Nobel que lo consagra
El 8 de octubre de 2025, el Comité Nobel anuncia una decisión importante. Yaghi, junto al japonés Susumu Kitagawa y el químico británico Richard Robson, recibe el Premio Nobel de Química por el desarrollo de una nueva forma de arquitectura molecular: los marcos metal-orgánicos, o MOFs.
Estas estructuras cristalinas ultraporosas, diseñadas a escala atómica, combinan iones metálicos y moléculas orgánicas para formar arquitecturas con propiedades extraordinarias: capturar CO₂, almacenar gases, filtrar contaminantes… Pero para Yaghi, el objetivo final sigue siendo el agua.
“La ciencia es la mayor fuerza al servicio de la igualdad de oportunidades. Las personas inteligentes están en todas partes del mundo.”
— Omar Yaghi, Fundación Nobel, octubre de 2025
La máquina que bebe el cielo
Y aquí la historia se vuelve casi increíble. Yaghi, el niño del campo de refugiados en Jordania, fundó una empresa —Atoco— y desarrolló una máquina capaz de extraer hasta 1.000 litros de agua potable al día directamente del aire ambiente. Incluso en desiertos donde la humedad baja del 20%. Sin electricidad de la red. Sin infraestructura pesada. Solo con la luz del sol.
Cómo funciona — ciencia en sencillo
MOFs: esponjas moleculares
Unos pocos gramos pueden desplegar una superficie equivalente a un campo de fútbol. Capturan el vapor de agua invisible en el aire.
Absorción nocturna
Incluso de noche, cuando las temperaturas bajan, los MOFs siguen absorbiendo humedad atmosférica.
Liberación solar
Algunos rayos de sol son suficientes para liberar la humedad atrapada, que se condensa en agua líquida lista para beber.
Funcionamiento autónomo
A diferencia de los sistemas tradicionales de alto consumo energético, esta tecnología funciona de manera independiente.
El coste de producción se sitúa entre 0,10 y 0,12 € por litro —aproximadamente tres veces menos que el agua embotellada. Y la atmósfera terrestre, recuerda Yaghi, contiene hasta seis veces más agua que todos los ríos y arroyos del planeta juntos. El depósito ya está ahí, sobre nuestras cabezas. Solo había que abrirlo.

Cifras clave
1.000 L
de agua potable al día por máquina
20%
de humedad mínima requerida — incluso en desiertos áridos
0,11 €
coste medio de producción por litro
Aplicaciones
Las aplicaciones son enormes: islas tras huracanes, campos de refugiados (la ironía de la historia no ha pasado desapercibida), pueblos sin infraestructura, regiones áridas afectadas por la crisis climática. Donde falta el agua —pero no el cielo.
Omar Yaghi no inventó una máquina. Escribió la continuación de su propia historia. Un niño que esperaba camiones cisterna en el polvo y que, sesenta años después, aprendió a beber el cielo.
Eso es la ciencia. Eso es el relámpago ardiente de un talento que nunca se rinde.
« La ciencia es la mayor fuerza al servicio de la igualdad de oportunidades. Las personas inteligentes están en todas partes del mundo. »
Omar Yaghi




